jean-françois boclé
Si ton musée est mort, essaye le mien

Si ton musée est mort, essaye le mien

Mon grand père martiniquais, Procureur, Procureur général puis Magistrat à Djibouti, Madagascar en Indochine (Vietnam et Cambodge), avant de terminer sa carrière au Palais de Justice de Paris (La Conciergerie) comme Magistrat supérieur pour bon et loyaux services – il appliqua le code de l'indigénat – me légua une collection de près de mille cartes postales. Pour beaucoup des « Scènes et Types », la cartographie d'une humanité racisée et genrée.

Ce lègue enclencha en 1997 l'installation : Vous êtes invités à venir faire le tour du monde – slogan de l'Exposition coloniale de 1931. Dix ans après, Si ton musée est mort essaye le mien (2007-) donne à voir une collecte d’objets – rassemblée depuis plus une vingtaine d’années – disposés dans des vitrines. A ces artefacts de l’Histoire coloniale, des fossiles historiques provenant du monde entier (Bandes dessinées, publicité, céramiques, jouets, pâtisseries au chocolat...), se mêlent des objets de rebut renvoyant à l'archivage, au classement, à l’administration. S'y joignent des extraits de la collection de cartes postales par mon grand-père et aussi des lambeaux de ma géographie intime, entre autres des photos de mon enfance.

Ces cartes postales sont parcourus d’écrits manuscrits, tout un pan de mon histoire familiale remontant aux années 1930. Cette image du monde et de l'autre construite par un colonisé est représentative des propagandes iconographiques des colonisateurs. Pendant que le Martiniquais Frantz Fanon* écrivait Peau noire, masques blancs dans les années 1950, d'autres se positionnaient sur un autre versant de l'Histoire. Je suis dépositaire de cela.

Ces vitrines dissonent avec celles des musées d'ethnologie. Il semblerait qu'un enfant a assemblé ces objets, il y a là de l'obsessionnel mêlé à de l'improbable. Le titre lui même dit l'espièglerie ou même l'effronterie. Ce titre comme j'en fait récit dans l'une des vitrine m'est apparu dans le quartier de château Rouge, le quartier noir de Paris : une affiche collée proclamait : « Si ton Dieu est mort, essaye le mien ». L'affiche invitait les passant à se rendre dans un temple pour écouter le sermon d'un pasteur congolais. Ce slogan est brillant : vous nous avez christianisé et voilà que Nietzsche et Marx ont des velléités déicides... Alors nous venons vous christianiser en retour.
Avec ce musée, j'invite le public à une autre visite : regard défait, retourné, ouvert au scalpel. Si ton musée est mort essaye le mien est le lieu d’une archéologie intime à laquelle je convie chacun.

* "Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l'accomplir ou la trahir". Frantz Fanon, 1961, Les Damnés de la Terre.
 

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