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Consommons Racial
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Consommons Racial

Jean-François Boclé, Consommons racial !, 2005-, installation, everyday consumer goods currently sold in supermarkets, woodden shelf, variable dimensions (here: 700 x 24,5 x 70 cm), 8 Bienal do Mercosul, Ensaios de Geopoéticas, Porto Alegre, Brazil, 2011. ©Jean-François Boclé /Adagp.

Jean-François Boclé, Consommons racial !, 2005-, installation, produits de consommation courante en vente de nos jours dans les supermarchés, étagère en bois, dimensions variables (ici : 700 x 24,5 x70 cm), 8 Bienal do Mercosul, Ensaios de Geopoéticas, Porto Alegre, Brazil, 2011. ©Jean-François Boclé /Adagp.




SEE ALSO
Consommons Racial, 8th Mercosur Biennial, Porto Alegre, Brazil, 2012;
Consommons Racial, Festival of Contemporary Sculpture Escaut. Rives, dérives, northern France and Belgium, 2012;
Consommons Racial, XXXI Bienal de Pontevedra, Spain, 2010
Consommons Racial, Gallery Nomad Brussels, 2009;
Consommons Racial, Fondation Clément, Martinique, 2008;
Consommons Racial, BildMuseet, Umeå, Sweden, 2008.

Ce rayonnage – une étagère de 7 à 8 mètres mètres de long – rassemble des produits de consommation courante vendus aujourd’hui dans les supermarchés. Je les ai acheté en Europe, Etats-Unis, Amérique Latine/Caraïbe et au Moyen Orient entre 2005 et 2018.
Le titre interpelle : Consommons racial !. Ici je dois poser que je n'envisage le mot race qu'au singulier. Ces formes plurielles sont celles de l'idéologie racialiste, celle théorisées par les Gobineau et autres Jules Ferry au XIXe siècle. Ces idéologies plaçaient les “non blancs” quelque part entre animalité et humanité. Rappelons nous que le Code Noir de Colbert et Louis XIV, lui, avait retiré les noirs de l'humanité les codifiant comme marchandise, biens meubles.
Consommons racial ! donne à voir une étagère où on ne se mélange pas. Cela va du tout blanc sur la gauche au tout noir sur la droite. Au centre la dite “découvert” de l'Amérique.

A gauche de l'étagère les sourires sont sur toutes les bouches : tout renvoie à la douceur, aux clichés de la maternité et de la famille heureuse ou à ceux de la réussite sociale. Ici les bébés sont déjà en habit de traders, des bébés-Wall Street (papier toilette triple épaisseur Velvet Pure White Made in UK). On prend l'avion et pour cela on a à sa disposition des oreillers gonflables pour s'assoupir comme dans son propre lit. Un femme en habit de cadre se prépare à aller au travail en enlevant les poussières de sa veste noire.
Des bébés, beaucoup de bébés. Un grand requin blanc (bien sur) comme tout droit sorti des Dents de la mer est au contacte d'un de ces bébés joufflus. Il vient suggérer le danger. Il y a là probablement du dyfonctionnel caché derrière ces sourires radieux.

Au centre de l'installation des rois, des reines, et très vite des pirates et Corsaires, des Caravelles aussi qui semblent remplacer-effacer les natifs américains (le sucre de canne Destination Made in FRANCE) et la farine de manioc Casabe Made in DOMINICAN REPUBLIC (farine de manioc).
Je trouve en Amerique Latine et dans la Caraïbe espagnole beaucoup de produits à l'effigie des rois (les épices El Rey – Le Roi - Made in COLOMBIA). A croire que le premier pas sur une île des Bahamas de Chrispophe Colomb avec en mains les Lettres Patentes octroyées par le roi et la reine d'Espagne n'avait pas auguré du génocide des populations natives américaines et caribéenne et la mise en esclavage des noirs. Ce sachet d'origan El Rey est placé à l'articulation de cette étagère, en son centre car il est à l'étymologie de la modernité aussi bien que du capitalisme. Le capitalisme, comme la modernité sont en effet nés en Caraïbe et en Amérique, en premier lieu sous son jour le plus violent et annihilant.
A la droite d'El Rey, des footballers noirs, d'ironiques rois des stades de foot, prennent place alors que les pirates et corsaires s'imposent. L'esclavage colonial va être promulgué suite aux dites controverses de Valladolid. Le capitalisme a fait place net, il va maintenant marchandiser une part entière de l'humanité.

Sur la partie droite de l’étagère, en habits de domestiques, les Noirs s'affairent. Ils préparent le petit-déjeuner (les pancakes Aunt Jemima Made in USA), ou pimentent le repas de midi (La Constancia Salsa Negra Made in COLOMBIA).
Alors que les uns boivent du lait au matin, à gauche de l’étagère, se regardent, s’aiment, s’épanchent, envisagent l'avenir, les autres le font chauffer ce lait matinal et le servent à table, un fichu blanc sur la tête. El Negrito Made in DOMINICAN REPUBLIC, lui va s’appliquer à ce qu’il y ait toujours du café chaud sur la table. 
La journée s’écoule. A celles et ceux qui sont du coté de l’étagère où 'on boit un petit digestif après les repas de midi et du soir, La Négrita Made in FRANCE servira un petit rhum ambré - de bien piètre qualité.
Pendant la digestion des un-e-s, les autres nettoieront les casseroles (éponges métalliques Negro Made in LEBANON), et sortiront les poubelles : sur l’emballage des sacs-poubelle La Negrita - Bolsas para basura Made in COLOMBIA (acheté en 2005 à Cali), figure une femme noire. Ici, la femme noire est devenue au sens propre une poubelle de couleur noire dont la partie supérieure est ficelée (cela évoque des cheveux), des yeux écarquillés, un nez, une bouche largement souriante, forcément rouge, deux pieds et deux mains gantées de blanc tenant balai et ramasse-poussière. Le corps de cette femme de ménage est devenu le contenant des ordures des maîtres.
Cette installation, je l'ai montrée pour la première fois en Colombie à Bogota au Mapa Teatro Laboratorio des artistas en 2005. J'étais allé à Cali invité par un ami artiste avant l'accrochage de l'exposition. Comme je le fais toujours quand j'arrive dans un pays, avant toute chose, je vais dans les supermarchés. Des supérettes aux hypermarchés. A Cali j'ai fait face à La Negrita - Bolsas para basura, le produit le plus racisant et violent qu'il m'ait été donné de voir, c'est de l'ordre d'un vandalisme. Imaginons ici le ressenti d'une femme, d'un homme, d'un enfant africain-colombien face à La Negrita - Bolsas para basura.
Toujours dans le registre du nettoyage, la Blanquita (nommée ironiquement ainsi dans des publicités), une femme noire souriante en habits de femme de ménage, une fois les poubelles sorties nettoiera la cuisine au javel (Límpido Made in COLOMBIA).
Même bouche sur les boîtes voisines : le chocolat en poudre Banania Made in FRANCE vendu dans tout supermarché et épicerie de France. D'autres sourires ouverts sur bouches rouges emballent les bonbons à la réglisse (noire...) Lakritsi pastilleja Made in  FINLAND. Et en guise de Made in SPAIN: les Conguitos (le petit congolais) : tout simplement un bébé congolais dénudé. Rappelons nous que dans l'iconographie coloniale et racialiste, le fait de dénuder un humain se faisait pour signifier sa proximité avec la “ sauvagerie ”, “ sauvagerie ” qui légitimait son exploitation puisqu'il s'agissait bien de cela.
De ce côté ci de l'étagère, nulles relations familiales comme sur la gauche. Nulle figure de la mère à l'enfant, nulle figure du couple. Nous savons que Aunt Jemima et Uncle Ben's (Made in USA) ne sont ni père ni mère, ils pouponnent et nourrissent, parfois au sein, les enfants du maître dans l'habitation plantationnaire.

Il y a un attachement du consommateur avec ces images et ces imaginaires toxiques, racisants et genrant issus du temps colonial. C'est quelque chose de très fort, ça parle d'un lien presque corporel, ne me prenez pas ça, ne m'arrachez pas ça. La pression musculaire qui s'exerce sur ces objets est maximum.
Banania a été un temps la propriété d'une entreprise américaine qui a tourné le dos avec le packaging racisé. Les ventes de Banania ont chuté. Par la suite la marque a été rachetée par une entreprise française avec la reprise de la figure de Banania et les ventes ont grimpé. Aujourd'hui Banania est l'un des leader de chocolat pour petit déjeuner en France. Le prix à payer : la perdurance de cette iconographie blessante, la perdurance de la colonialité. Une tentative a été faite suite à des plaintes récurrentes de se séparer de cette imaginaire, la solution a été de rajeunir Banania, avec toujours tout son attirail iconographique : le sourire, le kéfié... Voilà à quoi s'exposent toutes ces marques dont l'attachement du consommateur à la marque est basé sur ce type d'image.

On ne passe pas devant cette étagère comme devant un linéaire de supermarché. D'emblée le public est saisi. Ici, ces produits de consommation sont comme dysonctionnels au regard des technologies de rangement des supermarchés. C'est un peu comme si un enfant se les était approprié. Plus que du rangement il y a là de l'obsessionnel et du décalé.
J'ai beaucoup interagi depuis 2005 avec le public en montrant cette installation. Ce dispositif de monstration qui déplace des objets toxiques qui sont pour beaucoup des marqueurs de l'enfance pour le public de leur contexte au contexte muséal opèrent le regard. Du « Non ça n'existe plus », après être retourné au supermarché, ceux de tous les jours, le public parfois revenait avec un « Je passais devant sans les voir »

J'aime à penser que Consommons Racial ! qui a été exposée à Bogota en Colombie en 2005, en Suède au BildMuset en 2008, à Bruxelles à la Nomad Gallery en 2009 et dans la collection de la famille Servais en 2011, en France en 2012 dans le cadre du Festival de Sculpture Contemporaine Escaut. Rives, dérives, à Porto Alegre au Brésil à la Bienal do Mercosur en 2011, à Hong Kong à Parasite en 2016 et à Kuala Lumpur en Malaisie au Museum of Modern and Contemporary Art ILHAM Gallery en 2017 a participé à décoloniser les rétines et les usages et que le public ne passera plus devant ces objets toxiques, racisés et genrés comme avant.





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